
Les races animales rares au service de l’agriculture biologique
Par F. Chambers
Directeur, Rare Races Trust of Australie.
Site Web : www.rbta.org
Courriel : organic@fernleighfarms.com
Introduction
De nos jours, ce serait faire preuve d’un manque de discernement
que de laisser les ressources génétiques animales du monde
entre les mains de la nature ou de l’industrie étant donné
que la diversité génétique des animaux d’élevage
est essentielle à la sauvegarde de la biosécurité
et à la survie des nos aliments.
Pour comprendre l’importance de la diversité génétique,
nous devons d’abord comprendre les principes de la diversité
biologique. La diversité biologique ou « biodiversité
» est la variabilité de tout ce qui vit sur la Terre. Elle
assure à la biosphère sa capacité de fournir des
biens et des services écologiques. Elle est notre police d’assurance
vie.
Depuis juin 1992, la convention internationale sur la diversité
biologique a été signée par 175 États qui,
ce faisant, ont pris un engagement ayant force obligatoire à conserver
la diversité biologique (3). Que signifie exactement biodiversité
et quelles en sont ses limites?
En 1997, j’ai assisté à une conférence à
Canberra durant laquelle j’étais assis à coté
du nouvel administrateur du National Heritage Trust fund for Biodiversity
(Fonds en fiducie du patrimoine nationale pour la biodiversité).
Le gouvernement australien avait vendu une partie de Telstra pour amasser
des fonds et avait consacré 1,1 milliard de dollars de ces fonds
à la conservation de la biodiversité en Australie (4). À
l’époque, j’avais abordé le sujet d’un
financement éventuel pour réaliser une étude nationale
sur l’état des races rares d’animaux de ferme en Australie
afin de surveiller la biodiversité des animaux d’élevage
du pays. On m’a clairement expliqué que la biodiversité
désignait la flore et la faune indigènes et les écosystèmes
naturels et non les espèces et les animaux d’élevage.
Pourtant, les animaux d’élevage sont une ressource qui a
hissé l’Australie, au cours des dernières années,
au :
- premier rang des exportateurs de viande de boeuf, de chèvre
et de mouton
- premier rang des producteurs de laine
- deuxième rang des exportateurs d’agneaux
- troisième rang des exportateurs de produits laitiers
Encore aujourd’hui, quand je demande à des personnes ce
que signifie la biodiversité, elles me parlent de flore et de faune
indigènes et de microorganismes vivant dans le sol. Pourtant, la
biodiversité comprend bien plus encore. Nous commençons
à peine à comprendre les effets de la biodiversité
agricole. Nous nous appuyons sur la biodiversité pour produire
des aliments, des fibres et d’autres produits agricoles.
Heureusement aujourd’hui, la définition de biodiversité
comprend la biodiversité agricole et les différentes races
d’animaux d’élevage au service des systèmes
de production agricole du monde entier.
Une récente étude menée à l’échelle
internationale par le Groupe de ressources génétiques animales
de l’Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture
a intégré les données recueillies dans 153 pays du
monde entier.
L’étude a révélé notamment :
- 15 espèces assurent plus de 90 pour 100 de la production globale
d’animaux d’élevage, et certaines races de ces espèces
sont en voie de disparition :
- 53 pour 100 de toutes les races de dindes
- 52 pour 100 de toutes les races de poulets
- 42 pour 100 des races de chevaux
- 39 pour 100 des races de canards
- 33 pour 100 des races de porcs
- 24 pour 100 des races de bovins
- 22 pour 100 des races d’ânes
- 20 pour 100 des races de mouton
- 18 pour 100 des races de chèvres
- Au cours des 15 à 20 dernières années, 300 des
6 000 races (5 pour 100) recensées par l’Organisation des
Nations Unies pour l'alimentation et l’agriculture ont complètement
disparu.
- La liste mondiale de surveillance de la diversité des animaux
domestiques dénombre 1 350 races en voie de disparition. Un race
ou deux s’éteint par semaine (5).
Maintenir de la biodiversité de la source de nos aliments est
une question de sécurité alimentaire.
Première étude de cas : Les races de porcs
de l’Australie (2)
Trente-trois pour cent de toutes les races de porcs du monde entier sont
en voie de disparition. En Australie, il ne reste plus que huit races
pures de porcs. (Wessex Saddleback, Large Black, Tamworth, Berkshire,
Duroc, Hampshire, Large White et Landrace). L’Australie comptait
autrefois 4 autres races de porcs, mais elles ont aujourd’hui disparu
(Poland China, Gloucester Old Spots, Middle Yorkshire White et Welsh).
La race Welsh s’est éteinte en Australie en 1995. Bien que
ces races existent toujours dans d’autres pays, elles ne représentent
plus une ressource génétique pour l’Australie ou ne
contribuent plus à la variabilité génétique
des races de porcs.
En 2004, les huit races de porcs survivantes constituaient moins de 1
pour 100 de la population porcine de 318 000 truies du pays, et étaient
prises en charge par moins de 50 agriculteurs. En Australie, l’industrie
du porc exploite, en grande partie, des porcs nés d’un croisement
génétique (hybrides commerciaux) réalisé par
trois grandes entreprises : Hyfarm Pty Ltd, PIC Australie et CEFN Genetics.
Élevés dans un environnement fermé, les porcs grandissent
rapidement. Peu poilue, leur peau blanche est très sensible aux
coups de soleil. Ces porcs ne peuvent vivre en plein air.
Deuxième étude de cas : Les races de bovins
laitiers de l’Australie (2)
L’industrie laitière australienne recense 13 races pures
de bovins. Le cheptel national est composé de 70 pour 100 de Holstein,
10 pour 100 de Jersey et 4 p. 100 de bovins issus d’un croissement
Holstein/Jersey. Autrement dit, 85 pour 100 de la variabilité génétique
des races de bovins laitiers sont représentés par seulement
16 pour 100 du cheptel laitier total de l’Australie.
En 1997, les cinq principaux ancêtres de la race Holstein de l’Australie
étaient des taureaux provenant des États Unis qui représentaient
ensemble 30 pour 100 du patrimoine génétique Holstein du
pays (1). Le recours de plus en plus marqué à l’insémination
artificielle par l’industrie laitière de l’Australie
a mené à une augmentation sans précédent des
coefficients de consanguinité du cheptel national. Cela ne veut
toutefois pas dire que la race Holstein est rare, mais plutôt que
la variabilité à l’intérieur de la race diminue
rapidement, à un point tel que les ancêtres qui ont apporté
de grandes contributions génétiques assuraient 80 à
90 pour 100 de l’élevage en consanguinité du cheptel
en 1997.
Dans les années 1970, la plupart des ancêtres des bovins
Holstein, la race dominante, étaient nés en Australie. Depuis,
on constate une introgression séquentielle des ancêtres dominants
des États-Unis, aboutissant en 1990 à seulement deux géniteurs
(Pawnee Farm Arlinda et Round Oak Rag Apple Elevation) représentant
25 pour 100 de tous les gènes en ségrégation des
bovins Holstein enregistrés des États-Unis (6). La diminution
de la biodiversité au sein d’une même race devient
de plus en plus préoccupante. Des généticiens croient
que les exploitants de bovins Holstein commerciaux, tels que l’industrie
du porc, devront se tourner vers le croisement génétique
d’ici 10 à 20 ans pour rétablir la variabilité
génétique qui tend à disparaître actuellement
dans les cheptels du pays.
Étant donné que l’Australie est le troisième
plus grand exportateur de produits laitiers du monde, on ne peut qu'imaginer
l’incidence de l’élevage en consanguinité sur
les résultats économiques de l’industrie et sur la
vie de chaque agriculteur.
Troisième étude de cas : Les races de chèvre
de l’Australie (2)
L’Australie compte 14 races caprines sur son territoire. Cinq sont
des races à viande/fibre, 6, des races laitières et 3, des
races sauvages.
L’Australie est le principal exportateur de viande de chèvre
au monde. La plupart des chèvres proviennent de populations sauvages.
En 2001, l’industrie australienne de chèvres d’élevage
comptait environ 200 000 têtes. En 2001-2002, l’Australie
a abattu 859 000 chèvres, dont 138 781 ont été exportées.
Au cours des 12 dernières années, les chèvres Boer
(1993) et les chèvres Kalahari Red (1999) ont été
introduites en Australie. Ces chèvres de races à viande
de grande taille de l’Afrique du Sud ont été importées
en Australie en vue d’« améliorer » la qualité
de la carcasse de la viande chèvre du pays.
Les chèvres sauvages de l’Australie constituent une race
caprine rustique qui s’est adaptée aux régions de
l’intérieur du pays pendant plus de cent ans. Les chèvres
sauvages vivent en milieu naturel et constituent aujourd’hui une
ressource essentielle à une industrie valant environ 45, 7 millions
de dollars australiens. Cette race adaptée localement pourrait
prochainement être modifiée à la suite d’une
« submersion génétique ». L’introduction
de races de chèvre exotiques dans la nature devrait entraîner
des changements permanents à la population de chèvres sauvages
de l’Australie d’ici quelques générations. Reste
à savoir si ces changements sont une bonne chose ou non. Une chose
est sûre, un essai à grande échelle en matière
de biodiversité se déroule actuellement sans paramètres.
Nous percevons souvent les animaux sauvages de l’Australie comme
étant des animaux qui nuisent à l’environnement. Il
est vrai que certains animaux perturbent l’environnement, mais les
animaux sauvages sont en général une ressource exploitable
et un atout qu’il faut gérer. Je m’inquiète
du caractère imprévisible des nouvelles races de chèvre
libérées dans la nature.
Ce ne sont là que trois exemples différents de menace qui
pèse sur la variabilité génétique des animaux
: la réduction de la variabilité génétique
entre les races et au sein d’une même race d’espèces
domestiques et le sapement des populations sauvages stables.
Pourquoi est-il si important de maintenir la variabilité
génétique?
- Les animaux doivent pouvoir s’adapter à leur environnement.
Certains animaux ne sont pas faits pour certains types d’environnement,
par exemple les bovins Holstein de grande taille ont besoin de grandes
quantités de nourriture de qualité pour qu’ils puissent
continuer à produire du lait. Contrairement aux races de plus
petite taille (p. ex. Jersey), ils ne peuvent supporter les climats
plus chauds. Certaines races s’adaptent bien à des systèmes
de pâturage intense alors que d’autres ont besoin de grandes
quantités d’aliments complémentaires. Étant
donné l’évolution des tendances, nous devons nous
assurer que nous introduisons les bonnes races pour parer toutes éventualités.
- L’élevage en consanguinité a lieu lorsque la
variabilité génétique est limitée, et que
la production et le rendement baissent; c’est que l’on appelle
« dépression de consanguinité ». Cela peut
se traduire en une diminution de la fertilité, de la production,
de la taille des animaux ou en une augmentation du nombre d’anomalies
physiques qui ont une incidence sur le rendement.
- Résistance ou sensibilité aux maladies. Différentes
races résistent plus ou moins bien aux maladies. Si une industrie
mise trop sur une race particulière et que cette dernière
est touchée par une maladie, alors l’industrie compromet
sa capacité de production d’aliments et la subsistance
d’un grand nombre de personnes (p. ex. la race porcine Welsh s’est
éteinte en Australie en 1995 en raison de sa vulnérabilité
au stress. Au cours de leurs travaux pour rendre la viande porcine plus
tendre, les scientifiques ont découvert chez les porcs le gène
de sensibilité à l’halothane ou de sensibilité
au stress, lié à la teneur en maigre. Plus les animaux
étaient maigres, plus ils étaient vulnérables au
stress. Chez les moutons, les races rares telles que la Wensleydale
possèdent le gène qui leur assure une immunité
naturelle plus forte à la tremblante). D’ici 25 à
30 ans, la demande de viande et de lait doublera (5), ce qui exercera
une pression croissante sur la capacité de production de nos
ressources génétiques animales. Elle exercera une pression
grandissante également sur la biodiversité de nos ressources
génétiques animales, à mesure que nous établissons
une plage plus étroite de caractéristiques de production
et que nous nous efforçons à subvenir aux besoins d’une
population en croissance qui s’appuie plus que jamais sur le patrimoine
naturel.
Comment peut-on renverser la vapeur?
- Si vous possédez une terre agricole, alors exploitez-y une
race rare. Déterminez quelle race conviendrait le mieux à
votre entreprise. Vous n’avez pas besoin d’exploiter un
cheptel ou un troupeau entier. Vous pouvez ne prendre en charge qu’un
troupeau satellite que vous garderez à des fins de conservation.
Vous pouvez peut-être exploiter une race particulière plutôt
qu’une race traditionnelle ou hybride parce qu’elle convient
mieux à l’agriculture biologique que vous pratiquez.
- Tenez à jour l’enregistrement de toutes les races rares,
conformément au registre reconnu des races. Quand le nombre de
races baisse, le fait de connaître la généalogie
des animaux peut aider à réduire les pratiques d’élevage
en consanguinité et à améliorer les perspectives
d’avenir des races. Étant donné que la plupart des
industries d’élevage d’animaux utilisent des mesures
objectives, elles effectuent moins souvent l’enregistrement des
races parce qu’elles estiment que la généalogie
des animaux ne rapporte pas autant au plan économique que la
mesure de la capacité de production des animaux. Tenir à
jour les dossiers de généalogie est essentiel à
la conservation des races.
Utilisez des produits de races animales rares. Mangez de la viande
de races animales rares. Utilisez des fibres de races animales rares.
Les gens me regardent toujours d’un air perplexe quand je leur
dis qu’ils doivent manger des animaux de races rares s’ils
ne veulent pas que ceux-ci disparaissent. En 2004, la Journée
mondiale de l’alimentation avait pour thème La biodiversité
au service de la sécurité alimentaire. L’organisation
Rare Breeds Trust of Australia a lancé sa nouvelle campagne
faisant la promotion du « vrai goût de la viande traditionnelle
». La campagne visait à encourager les gens à
demander et à choisir les viandes de races animales rares,
ainsi qu’à inciter les gens à apprécier
les caractéristiques exquises de chaque race. Goûter
la viande de races rares est une expérience unique. Il faut
mettre davantage l’accent sur le maintien de la diversité
des races animales au service de nos systèmes de production
agricole. Si nous ne prenons pas en charge les races en voie de disparition,
qui le fera? Les agriculteurs biologiques sont bien placés
pour jouir de la richesse de la diversité biologique et tirer
profit des avantages que procure la variabilité. De plus en
plus, les consommateurs veulent redécouvrir les aliments qu’ils
mangent et savoir comment ceux-ci ont été produits.
Il est donc important de sensibiliser les consommateurs aux races
en voie de disparition pour qu’ils se sentent concernés
et pour qu’ils se joignent aux agriculteurs dans la lutte pour
la conservation de la biodiversité. L’organisation encourage
les gens à voter avec leur argent et à choisir des viandes
de races animales rares pour assurer leur survie et garantir que les
générations à venir pourront, elles aussi, jouir
des nombreuses couleurs et caractéristiques de la variabilité
génétique.
Références
(1) Man, W.Y.N. (2004) Pedigree Analysis of Holstein Friesians in Australie.
Thèse de doctorat. The University of Sydney, Australie.
2) Chambers.F.J. 2004. Status of Rare Races of Domestic Farm Livestock
in Australia. www.rbta.org
(3) Sustainaing Life on Earth. How the Convention on Biological Diversity
Promotes Nature and Well-Being. Secretariat of the Convention on Biological
Diversity. Avril 2000 - www.biodiv.org
(4) http://www.deh.gov.au/minister/env/96/mr6dec.html
6/7/05. Australian government press release dated 6th December 1996 by
Senator Robert Hill. Leader of the Government in the Senate. Minister
for the Environment,.
(5) Status of the World’s Livestock Genetic Resources. Ricardo A.
Cardellino. Animal Genetic Resources Group. Animal Production and Health
Division, FAO.
(6) Young and Seykora, Estimates of Inbreeding and relationship Among
Registered Holstein Females in the United States. Journal of Dairy Science
79 (3):502 http://jds.fass.org/cgi/reprint/79/3/502
Source
Tiré de la première conférence international de
la Fédération internationale des mouvements d'agriculture
biologique sur le rôle des animaux dans la production biologique. © Fédération internationale des mouvements d'agriculture
biologique, août 2006, affiché avec permission.
English
Affiché en décembre 2007
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