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Le broutage et les gaz à effet de serre :
les ruminants nourris aux fourrages sont-ils les boucs émissaires du réchauffement de la planète?

par David Boehm

CattleLes craintes au sujet du réchauffement de la planète venaient tout juste d'apparaître dans les médias traditionnels quand on s'est mis à pointer du doigt le bétail comme l'un des coupables. La presse a fait ses choux gras des flatulences des bovins qui fournissaient une occasion exceptionnelle de faire de l'humour avec la recette habituelle composée de sexe, de sensationnalisme et de peur. Imaginez l'exaltation des gros bonzes de Détroit à l'idée de retrouver des vaches qui pètent dans la même catégorie environnementale que les Lincoln et les Mustang 5 litres! L'histoire était juste assez absurde pour rendre ridicule toute tentative pour y réagir.

Dans les faits, ce ne sont pas les flatulences qui posent problème. Ce sont plutôt les rots et exhalations moins hilarants qui représentent 95 pour cent des émissions de méthane des ruminants (tant pis pour l'effet comique.) Néanmoins, quand on parle de gaz à effet de serre, le méthane est effectivement un contrevenant important.

Les quelques 1,3 milliard de vaches de la planète (une vache pour cinq humains) exhalent environ 300 000 milliards de litres de méthane par an. Les données de l'agence de protection de l'environnement des États-Unis (EPA) indiquent que cette source représente presque 20 pour cent des émissions de méthane reliées aux activités humaines, égalant à peu près la proportion attribuable aux industries du gaz naturel et de pétrole, et arrivant non loin derrière les émissions de nos sites d'enfouissement qui s'étendent toujours.

Mais est-il logique de regarder les émissions de méthane des ruminants de manière isolée?
Michael Main, un chercheur du Collège d'agriculture de la Nouvelle-Écosse, ne le pense pas. Main a effectué son projet d'études supérieures dans ce domaine. Certains peuvent se souvenir de sa présentation lors de la conférence sur les pâturages qui a eu lieu en 2001 à Truro, intitulée « How to Be Environmentally Friendly and Make Money Too (On a Dairy Farm) » (comment respecter l'environnement tout en faisant de l'argent en production laitière).

Main a comparé différents modèles de systèmes d'alimentation en production laitière à base de pâturage et en milieu confiné, évaluant leurs coûts et avantages financiers et écologiques respectifs. Sa conclusion est que les systèmes de pâturage bien gérés peuvent concurrencer financièrement les systèmes à grande quantité d'intrants, tout en réduisant l'épuisement des sols, l'érosion, le lessivage des nitrates et les émissions de gaz à effet de serre.

Ces derniers résultats contredisent les dogmes de la science de la production laitière, précisément parce que Main tient compte de toute la ferme et pas seulement des émissions de méthane des ruminants. Pour comprendre cette polémique, il est nécessaire de saisir comment la production de méthane des bestiaux est liée à cette pierre angulaire de l'agriculture moderne, la productivité.

Le rumen, le vaste estomac antérieur de la vache, décompose les plantes fourragères par fermentation microbienne. Ce processus, également appelé fermentation entérique, est semblable à l'action de la levure sur le raisin lors de la vinification.

« En fait, dit Main, si vous donnez à une vache assez de sucre, elle deviendra ivre. » (N'essayez pas cela à la maison.) Un régime riche en céréales et faible en fibres passe moins de temps à être prédigéré dans le rumen, et produit moins de gaz de fermentation, y compris le méthane. Ainsi, la production de méthane représente de l'énergie d'alimentation perdue lors du processus de digestion des ruminants. Lorsque les émissions de méthane sont réduites en diminuant la quantité de fourrage dans le régime, la productivité augmente. En production laitière, cela fait passer une plus grande partie de l'énergie des aliments dans la lactation.

« La production d'une vache pourra continuer à augmenter jusqu'à environ 15 000 kilogrammes de lait par an, comparativement à, par exemple, 5 000 à 7 500 kilogrammes avec une alimentation fourragère, » dit Main. « Après cela, le régime est tellement riche en céréales qu'il ne fait que passer tout droit à travers le système digestif et son efficacité commence à diminuer… . .

Lorsqu'on donne tant de grain à une vache, on l'alimente en réalité comme un porc, ce qui n'est vraiment conforme à la manière dont Dieu l'a conçue, ou comment elle s'est adaptée. Tant pour les vaches que les porcs, la productivité repose sur un calcul simple, qu'on désigne respectueusement sous le nom de ratio de conversion des aliments. »

« Imaginons que l'on donne à une vache 10 000 calories par jour, » dit Main. « le ratio de conversion des aliments est le pourcentage de ces calories qui vous revendront en lait ou valeur alimentaire. La vache va utiliser environ 5 000 calories juste pour survivre et garder son corps chaud. Si vous l'alimentez juste au-dessus de ce niveau, elle produira un peu de lait, et ce n'est pas très efficace d'un point de vue de productivité, étant donné que vous devez absorber toutes les dépenses de logement et de soins; tout que vous faites est alors de garder une une vache en vie. Plus vous pouvez élevér la marge au-dessus des besoins d'entretien, plus elle est efficace d'un point de vue de production.

« Une vache plus productive produira plus de lait avec moins d'énergie 'gaspillée' ». Ceci signifie également que moins de méthane est produit par fermentation entérique. Sous un régime de gestion de l'offre, une efficacité de production plus élevée permet à un agriculteur d'atteindre un certain quota laitier avec moins de vaches, sur de plus petites surfaces de terre. Aussi, il n'est pas étonnant que les producteurs de lait qui participent au programme de réduction des gaz à effet de serre du Canada insistent beaucoup sur les recommandations visant à « améliorent l'efficacité de la production laitière et de l'alimentation » et « réduire le coefficient fourrages/céréales dans les en rations. »

PÂTURAGES
Main concède qu'en produisant du lait avec des fourrages, on perd de la productivité dans le contexte du calcul de l' « énergie brute qui entre par rapport à l'énergie brute qui ressort. » Mais il croit que la recherche d'une toujours plus grande efficacité de production représente une approche myope de l'économie laitière et de l'écologie - une approche qui ne profite pas de l'efficacité biologique des systèmes naturels. La productivité élevée qui provient de l'alimentation à base de céréales entraîne des coûts : problèmes de santé de base comme l'acidose et la fourbure, des coûts plus élevés d'alimentation et coûts environnementaux qui dépassent la question des simples gaz à effet de serre.

« Si vous savez bien gérer vos pâturages, ils fournissent du fourrage vraiment bon marché, particulièrement si vous possédez la terre, » dit-il. « Les fourrages représentent la source d'aliments la meilleure marché que vous allez jamais trouver. C'est également un aliment qui contient beaucoup d'énergie. Un système d'alimentation à base de fourrages, par exemple composé de six passages alors que les plantes sont plus jeunes, contiennent plus d'énergie et sont de meilleure qualité - moins de fibre, plus de sucres - est tout ce dont la vache a besoin. »

Non seulement la vache obtient-elle une alimentation de meilleure qualité avec les pâturages, affirme Main, mais l'agriculteur retire de meilleurs rendements à l'hectare avec des cultures principalement composées de légumineuses, qui exigent moins de dépenses pour l'achat d'engrais azotés. Il s'agit là de facteurs économiques qui ont une incidence sur l'autonomie de la ferme. Les mêmes facteurs affectent également l'écologie de la ferme.

La culture des fourrages réduit la nécessité de labourer le sol. Le travail du sol et la fertilisation à l'azote causent non seulement l'érosion de sol et la lixiviation des nitrates, ils favorisent la formation du protoxyde d'azote. (Voir Le méthane et le reste) Les variétés de plantes fourragères de l'espèce des légumineuses fixent l'azote atmosphérique dans le sol, augmentent l'efficacité biologique et réduisent la dépendance envers la machinerie agricole. Tandis que les émissions de méthane provenant de la fermentation entérique proviennent de la transformation du carbone déjà en circulation entre la terre et l'atmosphère, la consommation de combustibles fossiles a toujours comme conséquence une augmentation nette des gaz à effet de serre.

« C'est un fait, dit Main, que cela prend environ un kilogramme (un litre) de pétrole pour produire un kilogramme d'engrais azoté. »

Le maïs et d'autres céréales à haute teneur en énergie qui font partie de l'alimentation des vaches et sont en partie responsables de l'« efficacité » de la production laitière dépendent des combustibles fossiles pour alimenter les machines qui les sèment, les récoltent et les transforment. Les plantes fourragères structurent le sol, fournissant un puits de carbone dans la biomasse et augmentant également la matière organique du sol.

« Une part de l'effet de serre, indique Main, provient de la combustion des forêts et de l'épuisement de la matière organique des prairies. Une grande portion de nos prairies contient à peine la moitié des niveaux de matière organique qu'on y trouvait il y a de 100 ans. »

C'est cette dégradation soudaine de la capacité de la planète à absorber et stocker le dioxyde de carbone, coïncidant avec l'utilisation généralisée des combustibles fossiles, qui a créé la menace sans précédent du réchauffement global et des changements climatiques.

« Dans un système qui utilise intensivement les fourrages, on fixe plus de carbone qu'on en libère, remarque Main. Ainsi, on réduit en réalité l'effet de serre. »

FUMIER
Les animaux au pâturage permettent également la décomposition du fumier dans des conditions plus ou moins aérobies, à volume comparable, réduisant l'autre importante source agricole d'émissions de méthane : le stockage du fumier. Une fiche documentaire de l'EPA sur la production de méthane déclare que : « les systèmes de gestion des engrais liquides, comme les lagunes et les réservoirs, peuvent causer une production importante de méthane ... (tandis que) ... le fumier qui se dépose dans les champs et les pâturages, ou autrement manipulé sous forme sèche, produit des quantités insignifiantes de méthane. »

L'utilisation répandue des systèmes pour la récupération et l'utilisation du méthane produit par les accumulations de lisier pourraient contrebalancer les avantages des pâturages. Mais, en raison de la difficulté de stocker le méthane - un gaz qui, à la différence du propane, ne peut être facilement liquéfié - le coût de tels systèmes continuera à être prohibitif pour de petits producteurs, prévoit Main.

Le méthane produit par les vaches qui rotent représente une cible facile, tout comme les vaches qui pètent permettent de bonnes blagues. L'offensive contre cette source de gaz à effet de serre tombe sert très bien les intérêts antérieurs de l'agrobusiness et les efforts institutionnels pour contrôler la production agricole et les agriculteurs eux-mêmes.

Cela dit, il est également vrai que l'augmentation de la productivité représente certainement un avantage pour le bétail alimenté avec des résidus de culture et des fourrages pauvres dans des régions arides et peu productives du monde. R.A. Leng, un expert international consultant Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), estime que les ruminants nourris avec des aliments de basse qualité émettent plus de 75 pour cent du méthane produit par la population de ruminants du monde.

Évidemment, il est hors de question de donner des céréales dispendieuses aux quelque 100 millions de boeufs de trait l'Inde, mais Leng croit que cela ferait une grande différence si on ajoutait des suppléments de minéraux essentiels et des blocs de molasses/urée à leur régime par ailleurs pauvre de paille et de chaume. En plus de réduire les émissions par tête, l'augmentation de leur productivité signifierait que la même quantité de travail pourrait être effectuée par moins d'animaux.

Il s'avère que les 15 à 20 pour cent de méthane produits par la fermentation entérique sont environ égaux à la diminution nécessaire pour (éventuellement) ramener la production de méthane à un niveau acceptable. Établir un équilibre entre la productivité et le cheptel bovin permettrait certainement de progresser vers la réduction requise pour ralentir les changements climatiques.

« Une meilleure efficacité, déclare l'étude de Main, se trouve dans le compromis entre l'utilisation de la source d'aliments la plus efficace au niveau de l'énergie (fourrages) tout en assurant que la productivité du troupeau soit assez élevée pour obtenir une efficacité raisonnable de conversion des aliments. »

En résumé, l'énergie constitue toujours la partie la plus importante de l'équation. Nous ne pouvons pas continuer à parler « d'efficacité » tout en ignorant l'utilisation éhontée des réserves limitées de carbone fossile de la planète. L'effet de serre nous indique que cela, même si nous devions trouver plus de pétrole, de charbon, de gaz naturel ou de sables bitumeux à exploiter pour continuer dans cette voie, nous serons limités par l'atmosphère. Le ciel est vraiment la limite, et finalement nous allons devoir sortir du laboratoire pour tenir compte des fleurs qui poussent.


Cet article est paru la première fois dans le Rural Delivery d'octobre 2004.


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