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Les agriculteurs biologiques et le développement rural

Jennifer Sumner, Ph. D.aa

Une étude récente, financée par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, démontre que les agriculteurs biologiques contribuent de façon considérable au développement rural. En effet, les conclusions de cette étude indiquent que la contribution des agriculteurs biologiques du sud-ouest de l'Ontario à la pérennité de leur collectivité se situe sur les plans économique, social et environnemental.

Alors que le taux de croissance atteint un niveau impossible à soutenir, la contribution de ces agriculteurs au développement rural passe encore inaperçue. Bien au contraire, soutient Debi Barker, directrice adjointe du Forum international sur la mondialisation, qui note que la politique gouvernementale actuelle favorise une forme d'agriculture de plus en plus industrialisée. Cette forme d'agriculture vise le marché de l'exportation globale, court-circuitant de ce fait les collectivités rurales et entraînant d'importants effets négatifs tant sur l'environnement que sur les gens.  Elle fait valoir que ce système a supplanté les systèmes de production alimentaire locaux et autosuffisants, qu'il nuit à la biodiversité, pollue considérablement les sols, l'eau et l'air, nécessite d'énormes infrastructures de transport qui causent des dommages à l'environnement, se traduit par une augmentation du conditionnement et de la consommation de pétrole, favorise la prolifération d'espèces végétales, de virus, de bactéries et de maladies exotiques, retire aux collectivités le contrôle de leurs ressources locales communes et génère la biopollution sous la forme d'organismes génétiquement modifiés.

Le portrait dressé par Mme Barker de ce qu'elle conçoit comme une forme intrinsèquement destructive de l'agriculture présente un contraste marquant avec les résultats de cette étude selon laquelle l'agriculture biologique a des effets autrement plus positifs. En effet, les agriculteurs biologiques ont des relations plus étroites avec les membres de leur collectivité et favorisent le développement rural grâce à leur contribution diversifiée sur les plans économique, social et environnemental. 

Du point de vue économique, les agriculteurs biologiques contribuent au développement rural au chapitre de l'offre et de la demande. D'une part, selon l'étude mentionnée ci-dessus, plus de la moitié (56 %) des producteurs biologiques réalisent des ventes directes auprès de commerces dans leur région tandis que près du quart d'entre eux vendent leurs produits sur les lieux (27 %), à des amis, aux membres de leur famille et à d'autres producteurs (26 %) ou participent à un projet ASC (agriculture soutenue par la communauté) local (21 %).  D'autre part, la presque totalité (93 %) des agriculteurs biologiques interviewés font l'effort, dans la mesure du possible, de se procurer leurs fournitures agricoles et domestiques auprès des fournisseurs locaux. Ils s'approvisionnent dans les provenderies locales, font leurs emplettes dans les supermarchés de la région, achètent des produits aux producteurs biologiques locaux et magasinent dans les magasins d'alimentation naturelle régionaux. Ce faisant, ils contribuent non seulement à leur propre stabilité financière, mais aussi à celle de toute leur collectivité.

Du point de vue social, les agriculteurs biologiques se distinguent dans quatre principaux domaines : société, culture, politique et développement humain. D'abord, plus des trois quarts (76 %) des agriculteurs interviewés font du bénévolat dans leur collectivité. Ils soutiennent ainsi leur église, leur école ou participent à certains événements communautaires. De plus, 70 % d'entre eux sont membres d'un club ou d'une organisation à l'échelle locale (club des Lions, chorale locale, Cercle des fermières). Ensuite, plus des trois quarts des agriculteurs biologiques interviewés soutiennent activement les projets et organismes culturels de leur région. Ils participent aux Foires automnales, assistent aux récitals et aux pièces de théâtre données par les écoliers, participent à des projets initiés par l'église du village et aident leurs voisins. Les producteurs biologiques jouent également un rôle de premier plan dans la politique régionale. En effet, 70 % des personnes interviewées ont travaillé au sein de leur gouvernement local sur des questions touchant les fermes, l'utilisation de la terre, la disjonction et les routes, les exploitations d'élevage intensives, les écoles et les soins de santé. De plus, 61 % des personnes interviewées avaient déjà pris part à une table ronde ou à réunions d'experts. Finalement, les producteurs biologiques mènent des activités de développement humain. Ils participent à des programmes de stage visant la formation des apprentis agriculteurs biologiques et encouragent les femmes des régions agricoles à occuper un rôle au sein de leurs organisations.

Du point de vue environnemental, les agriculteurs biologiques contribuent au bien-être de leur collectivité en adoptant des pratiques agricoles qui diminuent la charge de produits chimiques déversés dans les sols et dans l'eau de leur région tout en améliorant la qualité des terres. Les agriculteurs interviewés dans le cadre de cette étude ont par ailleurs adopté une éthique écologique qui va bien au-delà des portes de leur exploitation agricole. Ainsi, la quasi-totalité d'entre eux se conforment à des lignes de conduite rigoureuses en matière de gestion des déchets (100 %) et de gestion des sols (98 %), et 93 % d'entre eux font partie ou appuient un groupe ou une association dont le but est de faire la promotion de sujets touchant l'environnement. La majorité des producteurs biologiques vendent leurs produits à l'échelle locale (88 %), préférant ne pas augmenter les distances parcourues par leurs produits pour arriver chez le consommateur, soutiennent activement les initiatives environnementales de leur région (79 %), font des présentations à des groupes d'intérêt locaux sur les questions environnementales (69 %) et s'adressent aux élus locaux (55 %).

Ces contributions sur les plans économique, social et environnemental sont essentielles à la pérennité des collectivités rurales. Cela dit, elles ne sont pas reconnues comme un facteur du développement rural, particulièrement par les personnes responsables des orientations politiques à l'échelle locale, provinciale et fédérale. En l'absence presque totale de politiques relatives à l'agriculture biologique, cette forme d'agriculture a été marginalisée au point où les contributions des agriculteurs biologiques sont passées sous silence. Il est temps que les politiques gouvernementales tiennent compte de ces contributions et favorisent l'application, à grande échelle, des avantages tirés de la production à petite échelle.

La Dre Jennifer Sumner est professeure adjointe au Programme d'éducation des adultes et de développement communautaire à l'Institut d'études pédagogiques de l'Ontario de l'université de Toronto.

 

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