
Où est donc passé tout le phosphore?
par Joanne Thiessen Martens
Le phosphore (P) est un élément nutritif essentiel à
la croissance des cultures. Des études menées dans l’Ouest
canadien et ailleurs dans le monde nous apprennent que dans de nombreux
cas, le sol des fermes biologiques présente une carence en P assimilable.
Est-ce un problème grave ou les faibles teneurs relevées
sont-elles simplement le reflet de la façon dont nous mesurons
le P du sol?
Cathy Welsh, une récente diplômée (M. Sc.) du Département
des sciences végétales, Laboratoire de l’écologie
des sols à l’Université du Manitoba, a consacré
une partie de sa recherche à cette question. Travaillant avec le
Dr Mario Tenuta, Cathy a étudié la taille de diverses réserves
de P dans le sol et l’influence de la rotation de cultures ou du
type de gestion agricole (biologique ou classique) sur ces dernières.
Le phosphore assimilable (ou concentration en P du sol) n’est qu’une
petite partie du P total du sol. De grandes quantités de phosphore
existent dans le sol, mais sous des formes variées qui vont de
modérément assimilables à extrêmement difficiles
à assimiler par les végétaux. Le P le moins assimilable
n’est pas détecté par les procédures standards
d’analyse des sols qui n’évaluent que le P utilisable
par les plantes et non les autres formes de phosphore.
Que devient le reste du phosphore lorsque le P assimilable a été
consommé? Est-ce que les formes moins assimilables sont converties
en formes plus assimilables? Si c’est le cas, à quel niveau
d’assimilabilité? Les autres formes de P assimilables disparaissent-elles
également? Ce sont quelques-unes des questions que cette chercheuse
a décidé d’explorer.
Dans le cadre de sa recherche, à l’automne 2004, Cathy Welsh
a recueilli des échantillons de sol dans la rotation à long
terme de Glenlea au sud de Winnipeg, une étude menée par
le Dr Martin Entz. Elle a prélevé des échantillons
du sol de rotations basées sur des cultures d’annuelles et
de plantes fourragères qui sont en gestion biologique et classique
depuis 1992.
On a extrait le phosphore du sol une fraction à la fois, ce qui
a permis à C. Welsh de le séparer en quatre types en fonction
de son assimilabilité par les plantes. La première fraction,
extraite à l’eau, est connue sous le terme d’orthophosphate;
c’est la forme la plus facilement absorbée par les végétaux.
La seconde fraction, extraite au bicarbonate de soude, est une forme de
P que les racines des végétaux utilisent également
– c’est cette forme que les analyses de sols en laboratoire
mesurent. Elle contient du phosphore inorganique faiblement lié
à l’alumine et au fer dans le sol, ainsi que du phosphore
organique faiblement adsorbé à la matière organique
du sol. La troisième fraction, extraite à l’hydroxyde
de sodium, est légèrement assimilable par les végétaux.
Cette fraction est composée de phosphore étroitement lié
à l’alumine, au fer et à la MOS. La quatrième
fraction, extraite à l’acide chlorhydrique, consiste surtout
en apatite, un phosphate qui est la forme de P que l’on retrouve
dans les roches phosphatées, une forme extrêmement non assimilable
par les végétaux.
L’addition des quatre fractions a donné un total de P extractible
allant de 259 à 345 parties par million (ppm). En comparaison,
la concentration en P fournie par les analyses standards allait de 6 à
26 ppm. Les teneurs en P du sol inférieures à 10 ppm sont
généralement considérées comme très
carencées.
C. Welsh a découvert que le système de gestion (biologique
vs classique) influait sur la taille des bassins des trois premières
fractions de P dans le sol, mais n’avait aucune incidence notable
sur la quatrième fraction, la moins assimilable. Cela semble indiquer
qu’au fur et à mesure de l’assimilation du P disponible,
le P modérément assimilable a été converti
en une forme plus assimilable.
Étant donné que la quatrième fraction n’a
subi aucune modification, Welsh a conclu que cette forme extrêmement
indisponible de phosphore n’avait pas été épuisée
– ou du moins pas encore.
Selon Tenuta, il faut absolument continuer d’étudier le
taux d’évolution du P de fractions non assimilables à
des fractions assimilables afin de déterminer quelles sont les
formes de P moins extractibles qui s’épuisent à long
terme.
L’épuisement du phosphore est une préoccupation sérieuse
pour les agriculteurs biologiques. Même si les réserves de
P modérément assimilable peuvent combler celles de P plus
assimilable pendant un certain temps, l’épuisement finira
par survenir avec l’exportation annuelle répétée
des nutriments qui ne sont pas remplacés.
Que peut-on faire pour contrer l’épuisement du P du sol
des fermes biologiques? Des options de gestion existent qui permettent
de recycler les éléments nutritifs dans le système
au lieu de les exporter; d’autres visent à aider les cultures
à tirer parti au mieux du P présent dans le sol. Les fumiers
d’animaux, les engrais verts et les champignons mycorhiziens sont
des outils efficaces de gestion du P dont peuvent se servir les agriculteurs
biologiques. Nous traiterons de ces solutions dans un prochain article.
Joanne Thiessen Martens est assistante à la recherche et à
la vulgarisation au Centre d’agriculture biologique du Canada et
collaboratrice du Dr Martin Entz à l’Université du
Manitoba. Pour des commentaires ou des questions, communiquez avec elle
au (204) 474-6236 ou à j_thiessen_martens@umanitoba.ca.
La préparation de cet article a été
en partie financée par Agriculture et Agroalimentaire Canada.
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Publié en octobre 2008
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