
Production de pommes de terre biologiques La lutte antiparasitaire
Partie 1, lutte contre les insectes
Guy Bernard
Lorsque je me promène dans les allées du supermarché,
je suis toujours surpris par la si grande variété de produits
certifiés biologiques. On peut trouver tout aussi bien des mélanges
à gâteau que des biscuits, de l'huile d'olive et de la nourriture
pour bébé biologiques. Les comptoirs de fruits et légumes
ont maintenant des sections réservées aux produits biologiques,
y compris la pomme de terre.
Compte tenu de cet intérêt croissant pour les aliments biologiques,
un grand nombre de producteurs songent aux possibilités qu'offre
la culture de produits biologiques sur leur ferme. Même si la pomme
de terre est l'un des produits les plus difficiles à cultiver de
façon biologique, la présence de pommes de terre cultivées
biologiquement sur les étagères des épiceries témoigne
de cette possibilité bien réelle.
Comme il en va de la production de la plupart des produits biologiques,
une gestion efficace est essentielle. Puisque les pesticides conventionnels
et les produits génétiquement modifiés sont à
écarter, la lutte antiparasitaire fait intervenir un large éventail
d'options qui ne sont pas généralement envisagées
dans la production conventionnelle de pommes de terre.
Un des plus importants insectes ravageurs qui s'attaquent aux cultures
de pommes de terre dans les Maritimes est le doryphore de la pomme de
terre. Cet insecte a une formidable capacité d'adaptation et a
pu acquérir une résistance contre le DDT en aussi peu de
temps que six ans. L'insecte a développé la même résistance
à d'autres pesticides.
La rotation est la première méthode antiparasitaire à
envisager dans la lutte contre le doryphore de la pomme de terre. Il s'agit
de prévoir une rotation de façon à ce que les champs
de pommes de terre de l'année courante se trouvent aussi loin que
possible des champs de pomme de terre de l'année Précédente,
y compris de ceux du voisin. Les insectes passent habituellement l'hiver
dans le sol, dans des haies ou des zones protégées, à
proximité du champ de pomme de terre où ils se sont nourris
pendant l'été. Lorsque les insectes émergent du sol
au printemps, ils peuvent se déplacer ou voler sur une courte distance
jusqu'à leur source de nourriture. Si un nouveau champ de pommes
de terre se trouve à proximité, les insectes le trouveront
immédiatement, commenceront à manger et à pondre
leurs oeufs. Plus les insectes sont éloignés du champ, moins
grand sera le nombre de doryphores qui pourront le trouver et plus ils
y arriveront tard. Selon certaines études, seulement 20 % des doryphores
réussiront à trouver un nouveau champ situé à
800 mètres, et 50 % trouveront un champ à 300 mètres.
Une certaine distance, quelle qu'elle soit, offre toujours une protection,
même s'il ne s'agit que de la largeur d'un autre champ, de céréale
ou d'une autre culture.
À défaut de pouvoir situer votre champ à une distance
suffisante du champ de l'année Précédente, vous noterez
probablement que les infestations débuteront en bordure du champ
se trouvant le plus près du lieu d'hibernation des insectes. Il
est possible de planter quelques rangs de pommes de terre, de s'en servir
comme appât et de détruire ensuite les doryphores qui s'y
trouvent. En règle générale, cette mesure ne suffira
pas. Il a été établi que 70 % des insectes adultes
qui émergent du sol au printemps passent moins de 24 heures dans
les trois premiers rangs d'appât.
Si vous observez des migrations massives et régulières
d'insectes dans vos champs au début du printemps, vous pouvez aménager
des tranchées revêtues d'une pellicule plastique. Peu après
sa mise en place, le plastique épousera le contour de la tranchée.
Les insectes qui se rendent sur le sol jusqu'au champ tomberont dans la
tranchée et ne pourront s'échapper, car les particules de
poussière chargées d'électricité sur la surface
de plastique se colleront aux pattes des insectes et les empêcheront
de s'enfuir. Il a été établi que cette technique
peut amener une réduction de 50 % de la présence d'adultes
et de masses d'oeufs.
Il est également possible de recourir aux minitunnels flottants,
mais il faut absolument s'assurer que les doryphores ne passent pas l'hiver
dans le champ. Le cas échéant, vous vous exposerez à
de très sérieux problèmes.
D'autres méthodes de lutte ont aussi été mises à
l'essai. Une machine appelée la « dévoreuse d'insectes
» a été fabriquée au Nouveau-Brunswick pendant
un certain temps. Cette machine utilisait simultanément de l'air
pulsé pour déloger les doryphores et une forte succion pour
les attraper en vol, pour ensuite les pulvériser. Un des problèmes
de cette méthode tenait à ce que les doryphores ont un mécanisme
de défense naturel qui les incite à replier leurs pattes
et à tomber au sol dès qu'ils perçoivent un danger
imminent. On peut sans peine imaginer que le passage d'un gros tracteur
au-dessus des insectes pouvait les préoccuper quelque peu. Pour
contrer cette défense naturelle, la « dévoreuse d'insectes
» a été installée sur le devant du tracteur.
Il faut néanmoins une grande puissance pour déloger de grosses
larves et les résultats n'ont pas été aussi concluants
qu'on l'espérait. Bien que la machine ait réussi à
déloger 48 % des insectes adultes, elle n'a réussi à
déloger que 39 % des petites larves et 27 % des grosses larves.
Les larves sont généralement responsables de la majeure
partie des dommages dans les champs de pommes de terre, car elles attaquent
la plante pendant sa phase de croissance critique, qui survient habituellement
au stade de la floraison.
Le brûleur au propane est un autre moyen de lutter contre le doryphore.
Il a été très populaire chez les producteurs conventionnels
pendant les années 1990, à un moment où les doryphores
étaient difficiles à éradiquer par les produits chimiques
offerts sur le marché. Le brûleur est toujours fabriqué
au Nouveau-Brunswick. Par un seul passage bien planifié au printemps,
cet appareil peut tuer 80 % des insectes adultes. Il s'ensuit qu'il y
aura 80 % moins de masses d'ufs et de larves dans le champ au cours
de l'été. Le taux de succès du brûleur est
en étroite relation avec une planification judicieuse et précise
de son application. Il faut utiliser le brûleur très tôt
le matin par une journée ensoleillée, lorsque l'on peut
apercevoir les insectes adultes en grand nombre sur les plants, dont la
hauteur ne dépasse pas alors six pouces. L'effet initial sur la
culture de pommes de terre peut de prime abord sembler préoccupant.
Les plants prendront immédiatement une teinte grisâtre et,
dans les jours qui suivent, ils auront la même réaction que
pendant une sécheresse très prononcée. Les plants
reviendront à la normale après une semaine et il sera alors
difficile de détecter quelque dommage que ce soit. Le rendement
et la qualité des pommes de terre ne sont aucunement mis en cause
par un seul passage du brûleur alors que les plants ont moins de
six pouces de hauteur. Il y a une tubérisation accrue après
un seul passage du brûleur, accompagnée d'une légère
réduction de la taille des tubercules.
Les prédateurs naturels ne suffisent pas à réduire
les populations de doryphores dans les champs, mais la lutte biologique
n'en est pas moins possible. Il a été établi que
la libération successive de plusieurs cohortes de pentatomes au
début de la ponte des oeufs peut se révéler tout
aussi efficace que l'emploi d'un pesticide chimique. Dans le cadre d'essais
effectués récemment au Nouveau-Brunswick, on a pu réduire
de 50 % les masses d'oeufs et de 90 % les larves, grâce à
la libération de cohortes successives de pentatomes. Il est malheureusement
difficile de trouver des quantités suffisantes de pentatomes pour
lutter contre le doryphore et les coûts sont prohibitifs.
Le producteur peut aussi encourager la propagation de maladies naturelles
qui s'attaquent à cet insecte. Le champignon entomopathogène
de l'espèce Beauvaria est une maladie fongique qui attaque les
individus adultes et les larves du doryphore. La version commerciale du
champignon est homologuée aux États-Unis sous le nom de
Mycotrol. Dans des expériences sur la pomme de terre, on a observé
que ce champignon offre une certaine protection, mais que son efficacité
laisse souvent à désirer.
Les biopesticides à base de Bt comme Novodor (Bacillus thuringiensis
subsp tenebrionis ) sont très efficaces contre la larve du doryphore.
Une première application bien planifiée au moment où
10 % des ufs sont pondus, suivie de deux autres applications après
cinq à sept jours d'intervalle pourront offrir une efficacité
égale à celle des insecticides conventionnels.
L'emploi de variétés résistantes est une des méthodes
de lutte antiparasitaire de prédilection en agriculture biologique.
Malheureusement, toutes les variétés de pommes de terre
commerciales sans OGM sont considérées comme vulnérables
au doryphore. Pour développer une variété de pomme
de terre résistante, les chercheurs croisent la pomme de terre
avec des espèces de solanum sauvages. Il y a plusieurs mécanismes
de résistance offerts par ces espèces. L'un d'entre eux
est la présence de trichomes ganglionnaires. Ce sont de petits
poils dont l'extrémité collante contient des produits chimiques
naturels qui découragent l'ingestion et ont un effet sur le processus
digestif de l'insecte.
Pour obtenir une variété de pomme de terre qui offre à
la fois une résistance suffisante et une qualité acceptable,
il faut un certain temps. Mais on dispose déjà de variétés
sélectionnées qui sont actuellement à l'essai et
qui présentent une résistance accrue au doryphore, tout
en offrant un rendement et une qualité acceptables. Au cours des
essais, pour certaines des sélections, il n'y a eu que 50 % des
dommages subis par la variété Russet Burbank dans le même
champ. Il s'agit bien sûr d'une résistance qui demeure partielle,
mais en complément des autres méthodes de lutte contre le
doryphore, l'emploi de variétés résistantes peut
aider à réduire les dommages à un niveau acceptable.
Au fil des ans, divers autres produits ont été employés
contre le doryphore. La roténone, un produit naturel extrait de
la derris, est homologuée au Canada pour l'emploi contre les insectes
ravageurs de la pomme de terre. Je ne peux me prononcer sur son efficacité.
Nous avons utilisé Neem, un produit dérivé d'un arbre
tropical, ainsi que Trounce, un savon insecticide qui contient 20 % de
sels de potassium d'acides gras. Il a été observé
que ces produits réduisent le nombre de larves de manière
très efficace. Par contre, à la concentration utilisée,
le produit Trounce s'est révélé très phytotoxique.
Le produit Neem n'est pas homologué au Canada.
Nous avons aussi essayé un extrait d'ail concentré fabriqué
par la firme Guardian et avons observé aussi peu d'effet que de
l'eau pure aspergée sur les larves et les individus adultes des
doryphores.
L'altise de la pomme de terre est un autre insecte qui peut occasionner
des problèmes aux producteurs de pommes de terre biologiques. L'altise
pond ses oeufs au printemps à la base des plants et la petite larve
qui émerge ensuite se nourrit pendant un certain temps des petits
poils de racines. La métamorphose survient dans le sol et les adultes
émergent vers le 1er août. Les dommages ne sont habituellement
pas sérieux au printemps, car le plant est vigoureux, mais ils
peuvent cependant être plus graves à l'automne, surtout si
le plant est déjà affaibli par un manque d'humidité.
Les populations peuvent être extrêmement élevées
à l'automne et nous avons observé la destruction de champs
en une semaine. Pour empêcher que cela ne se produise, les producteurs
biologiques pourraient se servir d'un brûleur de propane au printemps.
Cette mesure réduira de 80 % le nombre d'altises pendant le reste
de la saison.
Les pucerons sont une autre espèce d'insectes ravageurs dans les
champs de pommes de terre. En production conventionnelle de pommes de
terre, les pucerons deviennent souvent problématiques après
l'emploi d'insecticides contre d'autres insectes ravageurs, les prédateurs
naturels du puceron étant alors éliminés. Dans la
production biologique, les prédateurs abondent et les champignons
qui attaquent les pucerons ne sont pas détruits par des produits
chimiques. Les pucerons ne seraient donc pas en principe un sujet de grande
préoccupation pour la production de pommes de terre. En cas d'infestation
localisée, l'emploi d'un savon ou d'un agent de lutte biologique
comme la coccinelle peut aider à lutter avec efficacité
contre les pucerons.
En ce qui concerne la production de pommes de terre de semence, les pucerons
sont un agent de transmission important des maladies virales. En raison
de ce facteur, on pourrait croire que la production de pommes de terre
de semence biologique se révélerait très difficile,
mais il n'en est rien. Pour prévenir les maladies virales, la meilleure
méthode consiste à utiliser des pommes de terre de semence
saines, l'épuration, et le défanage précoce, plutôt
que des pesticides.
Un autre insecte est par ailleurs préoccupant, à savoir
la cicadelle de la pomme de terre. Cet insecte arrive chaque année
au Nouveau-Brunswick par vol en provenance d'endroits situés plus
au sud. Les individus adultes et les nymphes peuvent inoculer une toxine
aux plants de pomme de terre. La circulation de la sève est alors
réduite et il s'ensuit un dépérissement graduel des
feuilles. Les chutes de rendement peuvent être très importantes.
Pour lutter contre cet insecte, un mélange de roténone et
de poudre de pyrèthre a été suggéré.
Heureusement, les infestations massives de cicadelles ne se produisent
pas à chaque année.
Il n'y a aucune méthode de lutte biologique garantie à 100
% contre les insectes ravageurs de la pomme de terre. Il existe cependant
de nombreuses options qui peuvent offrir un certain degré de protection.
La recherche qui se poursuit et l'expérience sur le terrain continueront
à améliorer et à élargir la gamme de solutions
disponibles et rendront plus efficaces et plus économiques les
méthodes de lutte biologiques.
Guy Bernard est
un spécialiste de la lutte contre les parasites de la pomme de
terre au ministère de l'Agriculture, des Pêches et de l'Aquaculture.
Il travaille au Centre de développement de la pomme de terre de
Wicklow, au Nouveau-Brunswick.
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