
Se tourner vers les marchés locaux
Centre d'agriculture biologique du Canada
Siddhârta, dans l’histoire d’Hermann Hesse, est un fils de brahmane en quête de l’illumination. À l’une des étapes de son voyage, il aborde un marchand pour demander du travail. Questionné au sujet de ses qualifications, il répond : « Je peux penser, je peux attendre et je peux jeûner. » Quel curriculum vitae inhabituel! Le marchand en discerne le potentiel et embauche Siddhârta, qui a appris le métier; les affaires ont pris de l’expansion et il est finalement devenu le riche propriétaire.
Peut-être que nous avons davantage besoin de l’attitude de Siddhârta lorsque nous instaurons un système alimentaire local proposant une nourriture saine. Cela ne se développera pas en une nuit. Il ne fait aucun doute que la réflexion est nécessaire pour résoudre les difficultés. Il peut y avoir certains éléments du système alimentaire mondial que nous devrons mettre de côté si nous voulons que le système alimentaire local fonctionne.
Le système alimentaire mondial repose sur une énergie relativement peu coûteuse et sur une multitude d’engrais à base d’azote et de phosphore pour produire des ingrédients peu coûteux destinés à des aliments excessivement transformés puis emballés. L’énergie utilisée en agriculture provient principalement des combustibles fossiles. La seule fertilisation en azote absorbe le tiers du budget énergétique total. Le phosphore provient surtout de dépôts au Maroc et en Floride. Ces trois piliers du système alimentaire mondial, sans mentionner une eau propre adéquate, sont des ressources limitées.
À partir de ces intrants, les aliments sont cultivés en grandes quantités sur d’immenses fermes qui continuent de se développer. Les fermes sont situées dans les régions où elles sont les plus compétitives pour cultiver des types d’aliments spécifiques. Cela signifie que le coût de production y est plus bas que dans toutes les autres régions. Les aliments dont la production requiert plus de main d’œuvre proviennent souvent de régions où les gens acceptent de travailler à bas salaire et avec des bénéfices minimaux ou inexistants. Autrement, les fermes pourraient être sises n’importe où puisque les intrants sont disponibles partout. Le transport des intrants et des aliments est peu coûteux.
Les produits alimentaires sont transportés sur de longues distances avant d’être transformés. Parfois des lots de produits sont expédiés sur de longues distances vers une autre usine pour être recombinés avec d’autres ingrédients. La transformation et l’emballage sont très dispendieux et les produits sont encore transportés vers de lointaines destinations comme produits transformés prêts-à-manger.
De tels produits aboutissent souvent dans des contenants aux couleurs vives étalés dans les allées centrales des supermarchés de partout à travers le monde. Ils ont des saveurs attrayantes créées à base d’édulcorants, de gras et de sel. Ces produits compromettent souvent notre santé.
Les gens qui achètent ces produits ont tendance à être trop distraits pour porter une attention critique ou allouer du temps à ce qu’ils achètent. D’autres ne disposent pas d’un revenu suffisant pour payer pour des produits plus nourrissants. Les emballages des produits des allées centrales sont accommodants, et les campagnes publicitaires réussies qui en font la promotion nous divertissent. Dans ce système alimentaire mondial, il est difficile pour les fermiers de toutes provenances de se positionner et de fournir des aliments frais, locaux et sains qui soient abordables et accessibles.
Comme le coût de l’énergie augmente et que le climat change, les aliments locaux et bons pour la santé seront davantage valorisés. Le défi consiste à construire un système alimentaire local pendant que les produits peu coûteux continuent d’exercer un effet de dissuasion. Toutefois, il faut accomplir cette tâche avant que l’huile bon marché ne cesse de graisser les rouages bien rodés du système alimentaire mondial. Établir de nouveaux réseaux et de nouvelles relations vaut la peine, même au prix de pertes apparentes.
Pour reconstruire un système alimentaire local, nous devons faire face à la complexité et à l’impact du système alimentaire global en jouant du coude pour implanter nos pratiques qui sont bien intentionnées mais sont référées par des exploitants qui n’ont pas le bras long. Bien que les fermiers producteurs de biens de consommation aient souvent le sentiment légitime d’être piégés par les dettes et l’étroitesse du marché, il serait avisé qu’ils ajoutent des œufs, même petits, dans leur panier. Pensez à la manière de réduire les intrants provenant de l’extérieur de la ferme et utilisez des ressources de la ferme pour produire un nouveau produit qui distinguera votre ferme au niveau provincial et régional.
Même s’il faut investir du temps pour produire un nouveau produit, souvenez-vous que ça vaut la peine de développer des connaissances et un réseau. Le système alimentaire mondial est en voie d’être ébranlé par la hausse du prix du pétrole.
Le développement d’un système alimentaire local pourrait priver certains fermiers des marchés traditionnels du système mondial pendant que d’autres continuent d’en tirer profit. Ce « jeûne » ou ce sacrifice de ne plus compter sur le système mondial avant qu’ils ne soient forcés de le faire peut fort bien procurer à long terme aux fermiers une plus grande indépendance et une stabilité en affaires.
Ralph C. Martin, Ph.D., P. Ag., est le directeur-fondateur du Centre d’agriculture biologique du Canada. Prière de faire parvenir vos commentaires ou questions au 902-893-7256 ou par courriel à l’adresse oacc@nsac.ca.
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Affiché en août 2010
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