
Nourrir les sols en gestion biologique avec des plantes fourragères
par Rupert Jannasch, M.Sc., P.Ag.
Jusqu’à maintenant l’agriculture biologique a compté
sur des sols biologiquement actifs pour recycler les éléments
nutritifs et réduire au maximum les intrants de fertilisants et
d’aliments pour les animaux. Le labeur gratuit des bactéries
fixatrices d’azote, des champignons, des lombrics et autres organismes
du sol nourris par les cultures fourragères engendre un incroyable
niveau d’efficacité biologique qui selon certains constitue
la pierre angulaire de l’agriculture durable.
Parallèlement, la hausse vertigineuse des prix de l’énergie
nous met en garde – la pérennité d’une agriculture
dépendante des combustibles fossiles est loin d’être
assurée. Avec la tendance répandue à écourter
les rotations de cultures, généralement au détriment
de la production de fourrages, l’agriculture biologique fait face
à un défi – conserver son avantage biologique.
Le signe le plus évident de problèmes futurs à envisager
est la séparation de l’agriculture et de l’élevage.
Le mouvement de l’agriculture biologique a été fondé
sur un modèle d’exploitation agricole mixte, mais les mêmes
difficultés économiques auxquelles font face les fermiers
conventionnels entraînent l’agriculture biologique vers une
spécialisation croissante. Auparavant, on pouvait facilement importer
du fumier des fermes classiques pour soutenir l’équilibre
nutritif des fermes de cultures marchandes ou maraîchères.
Dans le Canada atlantique, où la production bovine et porcine poursuit
son déclin annoncé, acquérir du fumier est de plus
en plus rare car le nombre de fermes continue de diminuer, et les agriculteurs
ont tendance à vouloir garder leur fumier parce que le prix des
engrais grimpe. Des exceptions à la pénurie de fumier existent
dans les régions où les organismes certificateurs autorisent
l’utilisation du fumier de volailles composté provenant de
grands élevages.
Sans élevage, la production globale de compost, sans doute le
meilleur des activateurs de sols naturels, disparaît. On semble
par ailleurs négliger l’inclusion de légumineuses
fourragères dans les rotations de cultures.
Pourtant, les légumineuses fourragères sont importantes
pour fixer l’azote (50-200 kg/ha) et pour leur enracinement pivotant
étendu qui contribue à aérer et à drainer
les sols en plus d’extraire des éléments nutritifs
des couches pédologiques plus profondes. Avec des engrais azotés
synthétiques qui coûtent de 400 $ à 600 $ la tonne,
la simple valeur pécuniaire de l’azote fixé biologiquement
devrait se traduire par un intérêt accru à son égard.
Pourtant de nombreux fermiers considèrent que l’amélioration
potentielle de la qualité de leurs sols ne vaut pas les coûts
et le travail nécessaire pour produire un engrais vert de luzerne/phléole
des près, par exemple.
Étonnamment, une étude menée au Manitoba sur 12
ans a montré qu’une rotation de luzerne/luzerne/blé/lin
était plus rentable qu’une rotation semblable mais en gestion
classique (non bio) ou que des rotations à deux céréales
(biologiques ou classiques). Et encore, cette comparaison ne tenait-elle
pas compte des prix de vente plus élevés des cultures biologiques.
Selon le chercheur Martin Entz, on commence de plus en plus à reconnaître
la valeur des fourrages et des engrais verts en production agricole, et
les prix croissants de l’énergie devraient rendre la production
fourragère encore plus intéressante au plan économique.
Les populations de vers de terre sont également étroitement
liées aux cultures fourragères. Les activités de
ces fouisseurs améliorent la structure du sol, et après
ingestion de plus de 35 tonnes de terre sèche par hectare, ils
laissent derrière eux près de 18 t/ha de turricules (déjections
des lombrics). Ces fèces, beaucoup plus riches en éléments
nutritifs et plus biologiquement actives que le sol alentour, sont comparables
à du compost de très haute qualité.
Cependant, l’agronome pédologue W.A. Albrecht répétait
souvent que « ce sont les sols fertiles qui attirent les vers de
terre et non le contraire. » Les agriculteurs doivent fournir la
matière organique qui nourrira les vers de terre, s’ils veulent
tirer profit de leurs habitudes propices à l’amélioration
des sols. La densité élevée des populations de lombrics
dans le sol des pâturages prouve que les plantes fourragères
vivaces sont meilleures pour les vers de terre que les résidus
de récoltes d’annuelles.
Dans les systèmes biologiques, il ne faut absolument pas négliger
les petites contributions d’une foule d’autres organismes
du sol. Par exemple, les champignons à endomycorhizes vésiculo-arbusculaires
forment des réseaux de filaments (hyphes) autour des racines des
végétaux qui favorisent l’assimilation de l’eau
et des nutriments par un grand nombre de plantes cultivées. La
valeur monétaire de leur contribution est sans doute moins facile
à calculer que celle de la symbiose fixatrice d’azote entre
les rhizobiums et les légumineuses, mais ces champignons jouent
un rôle tout aussi important. Le travail combiné de nombreux
organismes du sol peut être comparé au chauffage à
l’énergie solaire – passant presque inaperçu,
sa valeur grimpe subitement dès que le prix des combustibles fossiles
s'envole. On ne sera pas surpris d’apprendre que les champignons
à mycorhizes n’apprécient pas un travail du sol excessif
et préfèrent des sols non perturbés – le type
de sol que l’on retrouve sous une culture de deux ou trois ans de
plantes fourragères/légumineuses.
Le dicton « Nourris le sol, pas les végétaux »
est une autre façon de dire que les agriculteurs biologiques ne
devraient pas oublier de nourrir leur bétail souterrain. Ne pas
s’en préoccuper pourrait mettre durement l’agriculture
biologique à l’épreuve quant à savoir si elle
peut prospérer non pas à cause des prix de vente élevés
des produits certifiés, mais en dépit des coûts croissants
des combustibles fossiles.
Rupert Jannasch, M.Sc., P.Ag. est consultant auprès du Centre
d’agriculture biologique du Canada. Faites-lui parvenir vos commentaires
ou vos questions au 902-893-7256 ou à oacc@nsac.ca.
English
Nous remercions Agriculture et Agroalimentaire Canada
pour son appui financier à la production de ce document. C’est
avec plaisir qu’Agriculture et Agroalimentaire Canada (AAC) participe
à ce projet. En collaboration avec des partenaires du secteur,
AAC s’engage à sensibiliser davantage les Canadiennes et
les Canadiens à l’importance de l’industrie agricole
et agroalimentaire du pays. Les opinions exprimées dans ce document
sont celles du CABC et pas nécessairement celles d’AAC.
Publié en octobre 2008
|