
Les agriculteurs : des chercheurs qui s'ignorent
Pendant longtemps, l'agriculture biologique est restée en marge
de la plupart des programmes de recherche publics et universitaires. Le
centre d'agriculture biologique du Canada, qui fût récemment
formé, a pour mandat d'aborder avec une plus grande emphase les
besoins en recherche de la communauté agricole biologique. Par
contre, cet article n'est pas à propos du centre, mais à
propos de ceux qui ont été (et qui continueront d'être)
des pionniers dans la recherche sur l'agriculture biologique : les agriculteurs.
Les agriculteurs, biologiques ou conventionnels, cherchant à réduire
les coûts de production, à maximiser leurs rendements ou
à optimiser l'utilisation des ressources naturelles, vont souvent
expérimenter de nouvelles méthodes et implanter de nouvelles
idées et innovations dans leur système de production. Mener
de simples recherches expérimentales peut fournir des réponses
valables à vos problèmes de production. Mais, pour être
certain que la recherche que vous effectuez sur votre ferme génère
des résultats significatifs, il faut s'assurer que cette dernière
est conçue et conduite convenablement. Cet article soulignera donc
certains aspects importants de la conduite d'une recherche expérimentale
sur la ferme.
Les agriculteurs ont une bonne capacité de trouver des idées
pour effectuer de la recherche, ce qui est un premier pas très
important. À partir d'une idée, il faut parvenir à
un objectif de recherche viable. Si mon idée était : "
je me demande qu'est ce qui arriverait aux rendements de ma culture si
j'enfouissait l'engrais vert plus tard dans la saison ", j'aurais
ensuite besoin de la reformuler en objectif expérimental, tel que
: " Déterminer l'effet de la date d'enfouissement de l'engrais
vert sur le rendement de la culture suivante ". Cet objectif énonce
clairement ce qui sera testé (la date d'enfouissement de l'engrais
vert) et quels effets seront mesurés (le rendement de la culture
suivante).
Avec un objectif clair, nous pouvons passer à l'étape de
la conception de l'expérience, où la randomisation et la
reproduction des essais sont les clés de la réussite. La
reproduction des essais nous donne une plus grande assurance que les résultats
que l'on observe sont un effet des essais plutôt que du hasard.
Comme l'analyse des données sous une forme statistique valide est
extrêmement difficile sans reproduction des essais, la plupart des
scientifiques recommandent au moins trois reproductions des essais. Il
est tout aussi important de randomiser les essais, c'est à dire
échantillonner d'une manière aléatoire, afin de limiter
les influences externes. Dans notre exemple, si nous testions 2 dates
d'enfouissement de l'engrais vert et que nous reproduisions les essais
3 fois, mais que nous avions tous les essais d'enfouissement hâtif
près des brise-vents, pendant que les essais d'enfouissement tardif
étaient plus loin des brise-vents, hors de leur influence, nous
n'observerons peut-être pas les " vrais " résultats.
L'étape de la conception de l'expérience et, plus tard,
l'étape de l'analyse des données sont des moments clés
pour demander une assistance professionnelle, que ce soit d'une université,
d'agriculture Canada, du MAPAQ ou du Centre d'agriculture biologique du
Canada. Une erreur à cette étape de la recherche peut rendre
les données inutilisables, ou encore pire, trompeuses.
En concevant une expérience qui inclut la reproduction et la randomisation,
vous aurez réduit les sources potentielles de variation (i.e.,
ce qui rend difficile l'analyse des résultats obtenus). Il y a
par contre d'autres sources possibles de variation, comme les traitements
et la collecte de données. Il faut traiter chaque parcelle exactement
de la même façon, sauf bien sûr pour la partie que
l'on fait intentionnellement varier, c'est à dire ce que l'on expérimente.
Donc, dans notre cas, si une parcelle semble avoir besoin d'irrigation,
on ne peut pas l'irriguer à moins que l'on irrigue toutes les parcelles
d'une façon égale. Similairement, la collection de données
est une autre façon potentielle de faire des erreurs. Toutes les
données devraient être prises sous les même conditions,
en utilisant les même méthodes (i.e., n'utilisez pas une
herse à disques pour enfouir une parcelle d'engrais vert et une
charrue pour enfouir l'autre, à moins que la méthode d'enfouissement
soit ce que vous voulez tester). Il est également très important
de prendre des données sur chaque parcelle plutôt que de
regrouper les parcelles ayant reçu le même traitement, afin
de ne pas perdre la valeur que la reproduction donne à notre recherche.
Finalement, voici quelques autres trucs utiles pour produire des résultats
fiables : 1-Maintenez une certaine forme d'objectivité. Les résultats
ne seront peut-être pas ce que vous vouliez ou ce que vous aviez
planifié qu'ils seraient. Il y a beaucoup à apprendre de
résultats " négatifs ". 2-Il ne faut pas oublier
que le climat influence les résultats. Il serait peut-être
bon de répéter votre expérience au fil des années,
jusqu'à ce que vous soyez confortables avec les résultats
sous différentes conditions climatiques. 3-Vos yeux sont vos meilleurs
outils
Les observations visuelles que vous faites durant l'expérience
seront très utiles pour comprendre vos résultats final.
Vous devriez également être à l'affût des changements
qui se produisent en dehors de vos paramètres d'expérience.
Par exemple, vous allez peut-être remarquer que vous obtenez un
meilleur contrôle des mauvaises herbes lorsque vous enfouissez tardivement
votre engrais vert, ou vice-versa. 4-Finalement, gérez sagement
votre temps. Attendez-vous à devoir consacrer du temps à
votre expérience durant les grosses périodes de l'année.
Vous avez fait toute la planification et le travail, ça vaut bien
la peine de maintenir l'intégrité de l'expérience
afin que vos résultats soient significatifs.
Pour les agriculteurs-chercheurs qui planifient mener une ou des expériences
sur leur ferme, vous pouvez, s'il vous plait, envoyer au Centre d'agriculture
biologique du Canada un courriel qui décrit vos projets. Si vous
avez des questions, il leur fera plaisir de vous aider.
Traduction et adaptation d'Antoine Gendreau-Turmel, CABQ
Basé sur un texte d'Av Singh, Ph.D., coordonnateur de l'éducation
permanente Centre d'agriculture biologique du Canada, asingh@nsac.ca
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