
Le Roundup n'intoxique pas que les mauvaises herbes
Par Hervé Morin, Le Monde, le samedi 12
mars 2005
L'herbicide le plus utilisé dans le monde : le Roundup de Monsanto,
et les produits concurrents formulés, comme lui, à base de glyphosate,
ont longtemps joui d'une réputation d'innocuité vis-à-vis de la santé
humaine et de l'environnement. Mais plusieurs études récentes semblent
indiquer que ce principe actif, utilisé aussi bien par les agriculteurs
que les services de voirie ou les jardiniers du dimanche, pourrait n'être
pas aussi anodin que le clament ses promoteurs. L'enjeu est de taille,
puisque l'utilisation du glyphosate croît avec celle des organismes génétiquement
modifiés, dont la grande majorité a été spécifiquement conçue pour « tolérer
» ce produit actif, fatal aux végétaux.
De fait, alors que le Roundup et ses pareils étaient à l'origine employés
sur les mauvaises herbes, « ils sont devenus un produit alimentaire depuis
qu'on les utilise sur les OGM, capables de les absorber sans succomber
», soutient le biochimiste Gilles-Eric Séralini. Membre depuis des années
de la Commission du génie biomoléculaire (CGB) française, chargée d'instruire
les dossiers de demande d'essais en champ, puis de commercialisation des
OGM, il ne cesse de réclamer des études plus poussées sur leur impact
sanitaire éventuel.
Membre également du Criigen, une association qui a fait du contrôle des
OGM son cheval de bataille, il a orienté ses propres recherches sur l'étude
de l'impact du glyphosate. Dans un article publié le 24 février dans la
revue américaine Environmental Health Perspective, le biochimiste et son
équipe de l'université de Caen mettent en évidence, in vitro, plusieurs
effets toxiques de ce composé et des adjuvants qui lui sont associés pour
faciliter sa diffusion.
Pour leur étude, les chercheurs ont utilisé des lignées de cellules placentaires
humaines, au sein desquelles des doses très faibles de glyphosate ont
montré des effets toxiques et, à des concentrations plus faibles, des
perturbations endocriniennes. Ce qui, pour Gille-Eric Séralini, pourrait
expliquer les taux parfois élevés de naissances prématurées et de fausses
couches constatées dans certaines études épidémiologiques - controversées
cependant - portant sur les agricultrices utilisant le glyphosate. « L'effet
que nous avons observé est proportionnel à la dose, mais aussi au temps
», souligne-t-il.
Son équipe a aussi comparé les effets respectifs du glyphosate et du
Roundup. Et a constaté que le produit commercial était plus perturbateur
que son principe actif isolé. « L'évaluation des herbicides doit donc
prendre en compte, dit-il, la combinaison adjuvant-produit. »
Gilles-Eric Séralini reconnaît que son étude devra être prolongée par
des expériences sur l'animal. Mais il récuse les critiques qui lui sont
faites sur l'absence de lien réaliste entre les doses in vitro et en utilisation
normale : « Les agriculteurs diluent du produit pur et sont ponctuellement
exposés à des doses 10 000 fois plus fortes, insiste-t-il. Nos résultats
montrent qu'il faut considérer le temps d'exposition. »
Oursins modèles
Il est rejoint dans ses conclusions par Robert Bellé, de la station biologique
(CNRS) de Roscoff (Finistère), dont l'équipe étudie depuis plusieurs années
l'impact des formulations au glyphosate sur des cellules d'oursin. Ce
modèle reconnu d'étude des phases précoces de la cancérogenèse a valu
son prix Nobel de médecine 2001 à Tim Hunt. En 2002, l'équipe finistérienne
avait montré que le Roundup agissait sur une des étapes clés de la division
cellulaire.
« Cette dérégulation peut conduire à un cancer », prévient Robert Bellé,
qui, pour se faire comprendre, tient à résumer les mécanismes de la cancérogenèse
: lors de la division de la cellule en deux cellules filles, la copie
en deux exemplaires du patrimoine héréditaire, sous forme d'ADN, donne
lieu à de très nombreuses erreurs. Jusqu'à 50 000 par cellule. C'est pourquoi
des mécanismes de réparation, ou de mort naturelle de la cellule (apoptose),
s'enclenchent automatiquement. Mais il arrive que celle-ci échappe à cette
alternative (mort ou réparation) et puisse se perpétuer, sous une forme
instable, potentiellement cancéreuse à longue échéance.
L'équipe bretonne a récemment montré ( Toxicological Science, décembre
2004) qu'un « point de contrôle » des dommages de l'ADN était affecté
par le Roundup, alors que le glyphosate seul n'avait aucun effet. « On
a démontré que c'est un facteur de risque certain, mais pas évalué le
nombre de cancers potentiellement induits, ni le moment où ils se déclarent
», admet le chercheur. Une gouttelette pulvérisée serait susceptible d'affecter
des milliers de cellules. En revanche, « la concentration dans l'eau et
les fruits est bien inférieure, ce qui est plutôt rassurant ».
Pour le chercheur, il ne s'agit pas forcément d'interdire le produit
- « C'est désormais aux pouvoirs publics d'évaluer les bénéfices et les
risques » -, mais il importe que les utilisateurs prennent toutes les
précautions, pour eux-mêmes comme pour le public. « J'ai vu des gens en
combinaison en pulvériser à quelques mètres d'une cour de récréation »,
s'insurge-t-il.
« De telles études in vitro ne sont pas suffisantes pour déduire des
effets sur l'homme », insiste cependant Sophie Gallotti, coordinatrice
des études sur les contaminants à l'Agence française pour la sécurité
sanitaire des aliments (Afssa). Même sentiment chez Rémi Maximilien, expert
toxicologue auprès de l'Afssa, pour qui l'expérience sur les oursins «
montre un mécanisme potentiel de cancérogenèse qui reste à prouver chez
l'homme ».
Interprétation contestée
Pour sa part, Monsanto n'est pas impressionné par ces résultats. « Ce
n'est pas à nous de juger de l'intérêt de ces publications, dont nous
ne contestons pas la validité, mais l'interprétation », indique Mathilde
Durif, porte parole de la filiale française du géant américain. Ces résultats
sont en contradiction avec la soixantaine d'autres études disponibles,
et « ni les autorités européennes ni l'Organisation mondiale de la santé
ou l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) des Nations
unies n'ont classé ce produit comme cancérigène ».
Le glyphosate est cependant un produit actif, « et il est nécessaire
de l'utiliser selon les préconisations ». Une attitude de précaution qui
semble légèrement contredite par les efforts de marketing de la firme.
Celle-ci n'est-elle pas actuellement attaquée par une association bretonne
qui lui reproche de faire de la « biodégradabilité » de son produit un
argument publicitaire, déjà jugé mensonger par la justice américaine ?
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