
Les solutions de rechange se font attendre
Sally Hall, London Independent
Selon Sally Hall, un nombre grandissant d'experts estiment que l'Afrique
devrait revenir à des méthodes agricoles naturelles et renouvelables.
L'agriculture biologique est un secteur à croissance lente
et à faible rendement qui plaît davantage aux parents de la classe moyenne
bien nantis qui ont le temps de sillonner les allées les plus onéreuses
des supermarchés tout en pesant le pour et le contre de la roquette et
des asperges blanches. C'est bien ça? Et bien non, ce n'est pas ça du
tout. Selon Tewolde Berhan, chef de l'Agence de l'environnement de
l'Éthiopie, l'agriculture biologique pourrait, en fait, être la solution
aux famines qui minent l'Éthiopie.
À force de frayer dans les milieux universitaires et gouvernementaux,
M. Berhan est devenu une sommité mondiale dans le secteur de la biotechnologie.
Il estime que, si elle est appliquée adéquatement, l'approche qu'il propose
pourrait sauver des milliers de vies en Afrique où l'on meurt encore des
conséquences de la faim et de la pauvreté. Il soutient que les organismes
génétiquement modifiés (les OGM) échappent partiellement au contrôle des
agriculteurs locaux et parle au nom d'un nombre grandissant d'intervenants
qui estiment que l'Afrique devrait revenir à des méthodes agricoles naturelles
et renouvelables qui sont mieux adaptées aux besoins des Africains et
de leur environnement.
Mais comment un homme seul peut-il tenir tête aux gouvernements et aux
grandes multinationales? Malgré ses 60 ans et son apparente fragilité,
M. Berhan est doté d'une détermination, d'une intelligence et d'une
mémoire peu communes, ce qui en fait un adversaire redoutable. Quand on
lui demande pourquoi les mauvaises récoltes semblent avoir une incidence
plus importante en Éthiopie que dans les pays voisins, sa réponse est
simple, mais sans équivoque : « C'est
surtout parce que nous manquons d'infrastructures. Malgré que le réseau
routier ait doublé en Éthiopie au cours des dix dernières années,
il demeure extrêmement rudimentaire. »
« L'Éthiopie est demeurée une société
agricole. Aucun autre pays du genre n'a été épargné par les famines. La
raison en est fort simple : certaines années, les récoltes sont suffisantes;
d'autres années, elles ne le sont pas. Si vous ne disposez pas des
capacités techniques et financières et des infrastructures permettant
d'entreposer le trop-plein après une bonne année, vous ne pouvez pas prévoir
pour les années de mauvaises récoltes. Ici, les gens dépendent entièrement
des cultures qu'ils font pousser dans leurs propres champs. S'ils ont
une mauvaise année, ils auront faim. »
Né en 1940, M. Berhan a obtenu son diplôme de l'Université d'Addis-Abeba
en 1963, puis un doctorat de la University of Wales en 1969.
Il a par la suite occupé les postes de doyen de la Faculté des sciences
de l'Université d'Addis-Abeba, conservateur du National Herbarium et directeur
du Secrétariat de la stratégie de conservation de l'Éthiopie, fonctions
qui lui ont permis de rester bien au fait des besoins des Éthiopiens en
matière d'agriculture.
Négociations
En 1995, M. Berhan a été nommé
directeur général de l'Autorité éthiopienne de la conservation de l'environnement,
devenant de ce fait le premier scientifique agricole du pays. M. Berhan
maintient une position virulente contre les OGM et fait partie du lobby
pour la salubrité des aliments. On se souviendra qu'en 1999, il était
l'un des principaux interlocuteurs dans les négociations sur la biosécurité
lors d'une réunion sur le sujet à Cartagena, en Colombie.
M. Berhan a également agi à titre de négociateur en chef pour un
regroupement de pays de l'hémisphère sud. À ce titre, il a contribué à
l'établissement d'une entente visant à préserver la biosécurité et la
biodiversité tout en protégeant les droits ancestraux des populations
du tiers-monde et ce, malgré l'opposition farouche des représentants de
l'Union européenne et de l'Amérique du Nord.
Comment peut-on, dans ce contexte, considérer l'agriculture
biologique comme une solution viable? Comte tenu de la faiblesse des rendements,
de la pauvreté des sols et des sécheresses, on s'attendrait plutôt à ce
que ce soit l'agriculture industrielle qui permette à l'Éthiopie d'optimiser
sa production. Or, selon M. Berhan, il n'en est rien :
« L'agriculture biologique ne soustrait que très peu de ressources
à l'environnement naturel pour fournir aux cultures les éléments nutritifs
dont elles ont besoin. Nous avons aujourd'hui la capacité d'apporter des
changements énormes, mais pouvons tout aussi bien engendrer des catastrophes
si nous ne songeons pas aux conséquences de nos gestes avant d'agir. On
n'a qu'à penser au DDT. L'agriculture biologique ne perturbe que très
peu l'environnement et permet de réduire de tels risques. L'agriculture
intensive, elle, a mené à une exacerbation des problèmes liés aux ravageurs
et aux maladies. »
Ce sont là des opinions diamétralement opposées à celles des intervenants
du secteur industriel. Selon Tony Combes, directeur des Affaires
générales de Monsanto UK (un des principaux intervenants dans le
domaine des OGM) : « Ce n'est pas
en adoptant l'agriculture biologique qu'on augmentera les rendements.
D'un autre côté, ce n'est pas en cultivant uniquement des OGM qu'on y
arrivera non plus. Il faut proposer aux agriculteurs des solutions adaptées
à leur situation précise et leur permettre de choisir celle qui leur convient
le mieux (mode biologique, mode conventionnel, OGM). Si les rendements
augmentent, ils peuvent vendre leur surplus. »
Mais M. Berhan n'en démord pas et a obtenu du gouvernement éthiopien
sa permission pour faire la démonstration de ses idées dans la région
d'Axum. C'est là que les anciennes méthodes de gestion agricole ont été
réutilisées alors que certaines nouvelles techniques, comme le compostage,
se sont avérées efficaces.
Ceux qui associent l'agriculture biologique à de faibles rendements pourraient
être surpris par les résultats obtenus par M. Berhan. « Quand
elle est bien gérée, et à mesure que la fertilité du sol augmente au fil
des ans, l'agriculture biologique ne donne pas des rendements inférieurs.
Les cultivateurs ne veulent plus d'engrais chimiques. Ils soutiennent
qu'ils n'ont pas à acheter quelque chose qu'ils peuvent obtenir gratuitement. »
M. Berhan est reconnaissant aux pays de l'Ouest qui participent aux
secours en temps de famine, mais exprime quelques bémols à cet égard.
« Les pays riches veulent nous
aider, mais ne savent pas toujours comment s'y prendre; il faut être reconnaissant
pour leurs bonnes intentions. Cela dit,
si nous cherchons à imposer nos termes, les choses peuvent devenir plus
difficiles. En période de disette, l'aide alimentaire est utile. Mais
quand l'aide alimentaire est toujours disponible, cela dissuade les gens
à produire. » Il estime que l'aide alimentaire peut constituer, pour
les pays de l'Ouest, un moyen de contrôle plutôt qu'un geste d'aide en
bonne et due forme.
Dépendance
« Plusieurs soutiennent qu'il s'agit
là d'un geste délibéré. Lors d'une réunion à laquelle je participais
dernièrement, j'ai rencontré des agriculteurs américains à qui j'ai parlé
d'un article selon lequel la production de riz au Liberia avait chuté
considérablement en raison du prix peu élevé du riz d'importation américaine.
Les agriculteurs m'ont répondu qu'il s'agissait là d'une politique du
Département d'État américain visant à rendre certains pays dépendants
des États-Unis pour l'approvisionnement alimentaire.
J'ai donc fait ma petite enquête et j'ai
découvert que l'Union européenne n'envoie plus d'aide alimentaire mais
fournit plutôt une aide financière afin que la nourriture puisse être
achetée localement. Ce n'est pas le cas des États-Unis qui soutiennent
qu'ils ne fourniront que de l'aide alimentaire. J'ai donc tendance à croire
que ce que m'ont dit ces agriculteurs est vrai. » M. Berhan
souligne l'importance de procéder à des essais additionnels sur les plantes
génétiquement modifiées et croit qu'il faut être très prudent quand vient
le temps de cultiver et de commercialiser de tels produits. Plus tôt cette
année, il s'est vu refuser le visa canadien dont il avait fait la demande
en vue de participer, au Canada, à des pourparlers sur l'étiquetage des
plantes génétiquement modifiées, ce qui porte à croire qu'on redoute son
influence. « Nous avions pratiquement
terminé le projet d'étiquetage des produits de base du grain, explique-t-il.
Un compromis avait été adopté en 2000 et se résumait à inclure sur l'étiquetage
la mention que le produit pouvait contenir des OGM. Mais nous voulions
aller encore plus loin et exiger que l'étiquetage mentionne tous les OGM
réellement inclus dans le produit. »
Il conteste également l'allégation selon laquelle les OGM produisent
des rendements supérieurs. « C'est surtout
une question de marketing, soutient-il. À ce jour, aucune plante génétiquement
modifiée ne s'est montrée capable de fournir un plus grand rendement par
acre qu'une plante conventionnelle. Le seul avantage des plantes génétiquement
modifiées est de nature économique : elles permettent aux producteurs
d'appliquer des doses d'herbicides plus importantes et de ne plus avoir
à se soucier des mauvaises herbes. »
Dans la foulée du tollé créé par les médias et certains groupes d'influence,
comme Greenpeace, M. Berhan s'est finalement vu délivrer un visa
canadien. Eric Darier, coordonnateur de la campagne OGM
pour Greenpeace Canada, explique en ces termes l'importance de la
présence de M. Berhan à cet événement : « Il
est véritablement un des "pères"
du Protocole sur la biosécurité. Ça arrangeait le gouvernement canadien
[de refuser sa demande de visa ] parce que, ce faisant, il empêchait un
des principaux opposants à la politique pro-OGM canadienne de se faire
entendre pendant l'atelier sur la responsabilité. »
« Le Canada n'a toujours pas
ratifié le Protocole sur la biosécurité. Étant donné que le gouvernement
canadien a fait tout en son pouvoir pour nuire aux efforts de la communauté
internationale désireuse d'adopter un protocole rigoureux et efficace
pour la biosécurité, le retard dans l'octroi du visa de M. Berhan
ne fait que mettre en évidence la mauvaise foi du Canada. »
Le principal intéressé en conçoit-il de la rancoeur? Bien au contraire.
« Je crois que leur refus de me délivrer
un visa était fondé sur un raisonnement erroné, explique-t-il. En fait,
cela n'a fait que donner encore plus de visibilité à la question de l'étiquetage.
Nous avons dit au gouvernement canadien : "Soit vous acceptez
les pourparlers multilatéraux, soit les bureaux de la Commission de la
diversité biologique (situés à Montréal) devront être déménagés dans un
autre pays. » La menace a porté
fruit.
Le discours de M. Berhan est convaincant, et il est en demande partout
dans le monde. Au cours du dernier mois seulement, M. Berhan s'est
rendu en Autriche, au Royaume-Uni, en Tunisie et en Norvège.
Note de l'éditeur : Tewolde Berhan, ministre de l'environnement
de l'Éthiopie, recommande l'agriculture biologique comme solution aux
problèmes de famine et de dépendance alimentaire en Afrique. Ses recherches
démontrent que l'agriculture biologique n'est pas destinée uniquement
à la bourgeoisie des pays occidentaux et ne doit pas nécessairement être
synonyme de faibles rendements.
Cet article a été publié initialement dans le London
Independent.
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